Depuis 1917, le magazine Forbes distribue ses superlatifs économiques aux mieux-disant, ses bons points, ses lauriers.

Chacun sait qu’on n’a pas d’existence légale, ou sociale, ou industrielle, tant qu’on n’a pas fait la une de Forbes, le guide moral de la bonne conduite financière, la bible des placements économiques et des fortunes qui montent, le couronnement des réputations internationales, le Davos des consécrations, le saint graal que tout financier, amateur ou vieux routard aguerri, rêve de décrocher, la 5ème étoile d’un Michelin de la finance internationale.

En fait, on s’encombre peu des recettes, des techniques, des ficelles du métier, des modes, moyens et manières pour s’y maintenir et du nombre de têtes qu’il faut écarter, couper ou écraser avant d’être remplacé par un plus jeune, ou un plus vicieux, ou un plus efficace. Seul, le résultat compte.

Le monde le sait depuis Vespasien : l’argent n’a pas d’odeur. Donc on peut y aller. Et sans pudeur éthique excessive. De minimis non praetor curat, qu’il disaient, les Romains, qui n’étaient pas si fous que cela.

Depuis des décennies, l’Afrique figure souvent parmi les faits divers: guerres civiles, coups d’état, dictatures, faible niveau de vie, épidémies, corruption, détournements, scandales divers, une variété et une intensité rares. Mais rien à faire, on ne s’en accoutume point. Sauf les populations concernées.

Certes, en 2016, sur les 1 810 milliardaires recensés par Forbes  il n’y a que 29 Africains. Finies les frasques des Mobutu, Fulbert Youlou, Sekou Touré, Albert-Bernard Bongo, Idi Amin Dada ou Jean-Bedel Bokassa. Toutefois, l’exemple a été donné, et la relève est assurée [1].

Néanmoins, l’Afrique fait bonne figure dans ce palmarès peu glorieux, terriblement accentué par le phénomène récent des migrations Sud-Nord et leurs insupportables cortèges de malversations, morts, assassinats, esclavages en tout genre, sous l’œil goguenard des nations civilisées un tantinet réprobatrices.

Soyons francs : il n’y a que ceux qui sont proches du pouvoir qui peuvent s’enrichir suffisamment. Etre parents, amis ou alliés des dictateurs est la condition sine qua non pour s’en mettre plein les poches. Et être autant dépourvu de scrupule et d’honnêteté qu’un pasteur africain. Cela ouvre toutes les portes. C’est cela, avoir le bras long.

Ainsi, le vil argent est la clé du succès, à laquelle aucune serrure ne résiste. A condition que le pays dispose de ressources particulières, dont minérales, le pétrole par exemple.

L’ex-Zaïre, promu Congo démocratique, a été qualifié autrefois de scandale géologique, tant les ressources en tout genre y était nombreuses, et en quantité qui eussent suffi à assurer un développement digne de tout éloge à tout le sous-continent, n’eût été la rapacité de l’ancien dictateur Mobutu à privatiser ces richesses et à les dépenser à tout va, mais à son profit exclusif ; fanfaron les années fastes, sa fin de règne piteuse et sa fuite lamentable ont révélé à la fois l’immense gabegie des fonds publics, l’absence criante de la formation humains et intellectuelle et des infrastructures techniques et industrielles, seuls garants du développement dans toutes ses composantes, et l’ampleur sans pareille des détournements des fonds publics.

Il faut rassurer les âmes pieuses : le chef d’état africain n’a aucunement vocation à développer son pays, à en administrer toutes les composantes ethniques avec le souci d’un père de famille, à en assurer le bien-être sanitaire et intellectuel… bref à faire ce que les petits blancs, accessoirement anciens colonisateurs, font chez eux. Non, il n’est qu’un chef de clan, qui n’oeuvre que pour les siens.

Donc le susdit, par exemple, a pu sans encombres amasser une fortune personnelle évaluée à 5 milliards de dollars. A l’époque, on le comparait à son collègue Marcos aux Philippines, un titre de gloire, abondamment aidé dans la spoliation de l’état par sa femme, l’ancienne chanteuse Imelda.

Ces fonds détournés en Afrique résultent bien de la privatisation du produit de la commercialisation de biens publics, appartenant à un état qui aurait grand besoin de prouver son existence. Pour faire bref, c’est du vol.

L’Etat est pillé par ces particuliers politiques censés le diriger. Cet argent, ces fortunes immenses résultant de la vente du pétrole par exemple, sont tout simplement appropriés par des personnes privées. Investis dans le domaine privé, strictement privé, dont les proches du pouvoir disposent en toute propriété.

Ils en jouissent pour satisfaire tous les caprices possibles et imaginables, au détriment des pays d’Afrique d’où ils ont été détournés et dont ils interdisent de ce fait le développement.

Le récent procès à Paris des biens dits mal acquis, visant en particulier le fils du dictateur de Guinée Equatoriale, a révélé à la face du monde le train de vie de nabab capricieux du fils d’un chef d’un état misérable, quoique pétrolier (34ème producteur mondial, 4ème exportateur de pétrole en Afrique derrière le Nigéria, l’Angola et le Congo). Ce  président de père, Teodorin Obiang Nguema Mbasogo, est en poste depuis le coup d’état de 1979, avant Mugabe. La population de cet état de 28 051 km2, une superficie très proche de la Belgique (30 500 km2) ou Haïti (28 773 km2), bénéficie d’une espérance de vie de 57 ans et demi.

A Paris, son enfant qu’il a évidemment nommé vice-président (on n’est jamais si bien servi que par les siens, c’est bien connu), vient de prendre en septembre trois ans de prison avec sursis et 30 millions d’euros d’amende avec sursis, et confiscation de ses biens dont immeubles de prestige et saisie de ses innombrables voiture de course, pour s’y être frauduleusement bâti un patrimoine phénoménal avec de l’argent détourné de l’état que papa préside [2]. Premier procès pour détournement de fonds, dans l’affaire dite des Biens mal acquis [3]. Après cette grande première, on attend avidement les autres, beaucoup d’autres.

L’Angola, stable politiquement, est l’un des pays les plus dangereux du continent. L’augmentation des agressions, des enlèvements et des armes à feu, notamment à Luanda, impose des mesures drastiques. Un dictateur en poste depuis la fin de la guerre d’indépendance. Sept Angolais sur dix vivent sous le seuil de pauvreté, le revenu par habitant demeure l’un des plus faibles au monde. Environ 50 % des actifs sont chômeurs ou sous-employés.

Et pourtant, dans ce panorama catastrophique, la fille aînée du président, régulièrement reconduit à la tête de l’état depuis la fin de la guerre avec le Portugal en 1975, détonne. La princesse Isabel est héritière d’un système qui a permis au clan Dos Santos de s’enrichir durant près de quatre décennies. Un pactole considérable. Donc une réputation flatteuse.

Sa fortune personnelle est estimée à plus de trois milliards de dollars. L’apothéose, la canonisation, la gloire : le magazine Forbes la sacre femme la plus riche d’Afrique ! elle tenait depuis 2016 les rênes de la plus puissante entreprise d’Angola : Sonangol, 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires, colonne vertébrale du pays.

Sa nomination avait en son temps permis à l’opposition d’accuser le clan Dos Santos d’avoir privatisé à son profit le pétrole angolais, non sans raison. Pourtant, combien d’Africains ont manifesté leur admiration devant cette femme si belle, si riche, si puissante, une Africaine, enfin, remarquée par ForbesFace Book en témoigne abondamment. Foule ignorantissime.



Ces immenses fortunes, ici ou là, ne résultant en aucune façon d’un travail honnête, ont été totalement volées, et servent des intérêts privés, strictement privés, profitant aux parents, amis et alliés, uniquement.

Les dictateurs de droite, de gauche et du centre – l’on retiendra utilement que les dictateurs n’ont pas de couleur politique ; ils ont les mêmes méthodes, utilisent les mêmes moyens, emploient les mêmes termes, manient la même grammaire, manipulent la même syntaxe et visent les mêmes buts : rester au pouvoir pour empocher encore plus d’argent et jouer avec un certain succès le rôle de Dieu tout-puissant.

Soit un opportunisme inoxydable que ni les circonstances ni les discours n’entament – coulent des jours heureux, éloignés du besoin pour de longues générations, leurs proches font fructifier le capital volé à leurs pays, tout est pour le mieux. Merci à Dieu tout-puissant, grâces éternelles lui soient rendues, qui a rendu cela possible. Quels voleurs, ces Nguema père et fils, ces Dos Santos père et fille ! Eux et tous les autres…

Quels terribles prédateurs sont les familles et amis des dictateurs qui empochent l’argent du pays sans honte, sans scrupule, laissant leurs propres concitoyens dans leur pays dans des misères terribles, alors qu’ils disposent de richesses pour se développer magnifiquement eux-mêmes, sans être obligés de faire cette quête permanente à un Occident empêtré dans ses propres problèmes, sans le secours capital, mais encombrant, de ces ONG qui s’arrogent une partie de la  souveraineté nationale en faisant ce que l’état ne fait pas… Où est-elle donc, cette fameuse solidarité africaine ?

Coup de tonnerre, tout a une fin, et le 15 novembre 2017, Isabel, la femme la plus riche d’Afrique,  est officiellement et sans préavis limogée de la présidence de Sonangol, la compagnie pétrolière nationale, par décret du nouveau président angolais João Lourenço ; une étoile qui commence à pâlir au firmament des grands fortunes volées, mais qui reste toutefois aussi illuminé qu’une nuit à Las Vegas.

En fait une vaste redistribution des postes stratégiques initiée par le nouveau président, une sorte de spoil system à l’américaine. Tout le monde pense évidemment à la fable d’ésope, le renard et les tiques. Les anciens voleurs sont chassés, d’autres sont promus, le jeu des chaises musicales, la farce du pouvoir continue. Le début de la fin ? que les âmes sensibles se rassurent : Isabelle Dos Santos peut en toute quiétude continuer à gérer sa fortune, de loin. Elle a su intelligemment diversifier ses champs d’intérêt : télécommunications, grandes surfaces, ses entreprises sont florissantes tant en Angola qu’au Portugal, ancienne puissance coloniale dont elle constitue désormais un pilier de l’économie locale.

Combien d’Africains n’hésitent pas à accuser les anciennes puissances coloniales de tous leurs maux…

Ce sont elles en effet qui interdisent l’organisation des services publics, et leur administration efficace au service des citoyens. Ce sont elles qui empêchent la construction d’écoles et l’installation de maîtres formés préparant les futurs citoyens à leurs devoirs.

Ce sont elles qui refusent la construction d’hôpitaux et dispensaires et la formation des médecins, des infirmières, des bâtiments aptes à recevoir, soigner et guérir les citoyens malades. Ce sont elles qui refusent de doter les pays d’infrastructures en routes, transports collectifs, en sécurité routière.

Ce sont les anciennes puissances coloniales encore et toujours qui organisent l’état de pauvreté, de défaut d’institutions qui fonctionnent, qui corrompent les agents publics, dont les fonctionnaires, les gens de justice, qui interdisent à l’état précisément d’être à la hauteur de ses obligations et prérogatives, dont la terrible paix sociale.

Ce sont elles qui refusent le fonctionnement de la poste et de ses services, de la justice avec ses juges, de la structuration des entreprises et de l’emploi, des services de santé et d’assurance maladie, de l’efficacité des services publics qui font qu’un état fonctionne, que les citoyens sont à la fois en bonne santé, bien éduqués et qu’ils disposent d’un standard financier qui les rende aptes à gagner leur vie et à participer au fonctionnement de leur pays, qu’ils ont envie de partager, la construction d’une forme de bonheur qui rend la vie possible et les rapports des citoyens conviviaux, ce sont les anciennes puissances coloniales qui volent dans les caisses de l’état et demandent aux fonctionnaires des bakchichs pour faire leur travail…

C’est bien connu, ce sont les anciennes puissances coloniales qui maintiennent l’Afrique dans son état de sous-développement. Ah bon ? Vraiment ? Etes-vous vraiment sûr ?

Qui détourne des milliards d’argent public ? Qui vit dans un luxe effréné ? Qui achète immeubles, voitures de luxe, biens de consommation hors sujet en France, au Canada, aux USA…

Qui vit en vase clos en ignorant totalement les misères terribles de leurs propres nationaux ? Qui corrompt tous les services de l’état ? Qui laisse les religions et sectes malveillantes aliéner les foules ignorantes et les manipulent à leur service ? Qui laisse sans vergogne les ONG remplir les fonctions d’un état démissionnaire ?

Qui crée de toute pièces les conditions du désespoir qui pousse les jeunes gens sur les routes de l’exil, qui les met dans les mains de négriers modernes pour les exploiter, qui appauvrit leurs familles en les rackettant, qui les vend comme esclaves, qui les met dans des bateaux-poubelles dont beaucoup n’arriveront jamais à bon port, qui les met à mort comme des bêtes dans des souffrances épouvantables ? Qui, par incompétence, malveillance, ignorance ou traîtrise, interdit le développement de ce continent ? Qui devra rendre des comptes au terrible tribunal de l’histoire…  La responsabilité de ces chefs d’état présentement réélus, adulés, plébiscités, portés aux nues par les foules ignorantes et fanatisées est écrasante.

Vite ! il y a urgence. Que les procès des « biens mal acquis » rendent rapidement des verdicts exemplaires qui feront honneur à leur juridiction et que la Justice, au besoin internationale, restitue à l’Afrique tant de fortunes détournées !

Durant ce temps, l’Afrique ne se développe pas, elle végète, elle se bat contre des adversités terribles dont la corruption, l’injustice, les arrestations et assassinats arbitraires, la pauvreté, le zika, l’Ebola et les autres épidémies, contre des entreprises étrangères prédatrices et ravageuses, et ce terrible exil qui appauvrit le continent pour plusieurs générations…

Qui n’avance pas recule. L’État est inexistant, pervers et encombrant, corrompu, inutile et inefficace, on tue dans la rue, les foules sont ignorantes, pauvres, hargneuses et en mauvaise santé, l’Afrique perd ses jeunes gens en partance vers des cieux imaginés meilleurs mais qui meurent noyés dans la Méditerranée, vendus par des marchands en Afrique du Nord, tout va bien, la vie est belle.

Sauf un scandale, de temps en temps, révélé par une télévision étrangère, qui suscite une flambée de colère, mais sans doute peu de prise de conscience. Puis les dictatures reprennent leur vitesse de croisière. Il n’y a aucun problème en Afrique. Un statu quo terrible.

Oui, madame Dos Santos, princesse Isabel, vous la fille du président d’Angola, vous êtes la plus grande voleuse de tout le continent africain, puisque vous en êtes la plus riche, riche de la pauvreté de votre pays pétrolier, riche des hôpitaux, des dispensaires, des routes, des écoles et universités qui font défaut à votre pays et à votre continent, riche de l’instruction et de la santé que vos concitoyens les Angolais ou les autres Africains n’ont pas, riche du maigre salaire des fonctionnaires, riche des richesses de ce continent qui profitent à vous et à vos proches, riche d’un désert qui avance et d’une culture qui recule, riche de toutes ces vies qui se sont perdues sur la rive Nord de votre continent, ensablées dans le désert ou liquéfiées dans la mer.

Alors que de nombreux Africains sont stupidement béats d’admiration devant votre puissance volée, louent votre capacité de détournement, chantent les louanges de la femmes d’affaires, approuvent vos vols en vous faisant des déclarations d’amour torrides et acceptent leur pauvreté dont vous êtes responsable, moi, Madame, moi, très modeste humain, petit parmi les petits, je vous accuse de ce pillage, de ce massacre de masse, d’un crime parfaitement organisé.

Inutile d’incriminer les anciens colons : les Africains se débrouillent très bien eux-mêmes, ils n’nt besoin de personne pour les aider dans leur tâche. Plus grave encore, et au risque de me répéter, c’est votre irresponsabilité qui interdit le développement de votre propre continent, mais vous vivez dans un luxe révoltant qui résulte du vol. Le scandale est complet.

L’Afrique se dépouille de ses forces vives, de ses forêts, de ses cerveaux, de ses richesses, de son sous-sol, de toutes les sortes de ses richesses, les dictateurs règnent, les pilleurs pillent, tout va bien. Bande de voyous, de voleurs, de tricheurs, vous aurez des comptes à rendre au grand tribunal de l’histoire. Un jour, sans doute, il faut l’espérer, les Africains verront clair. Simple question de temps. On vous maudira, votre nom sera honni à tout jamais. Pensez-y. L’attente sera peut-être plus courte que prévue. Mais les effets seront d’une portée qui dépasse l’entendement.

Professeur Gérard Gabriel MARION

Faculté de droit et d’économie de Martinique


[1]              http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/04/les-africains-les-plus-riches-selon-le-classement-forbes-2016_4876752_3212.html#7qxk6FHfOMTzbgV6.99

[2]              http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/10/27/biens-mal-acquis-teodorin-obiang-condamne-en-france-a-trois-ans-de-prison-avec-sursis_5206654_3224.html#xwxjkFk6EfJxWyZC.99

[3]              Voir Biens mal acquis, dossier internet.

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