Valery Numa et l’obsession de la normalisation ou la banalisation du viol en Haiti

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La dernière sortie du journaliste bien connu Valery Numa sur les faits de viols collectifs dont sont victimes plusieurs jeunes universitaires à Port-au-Prince ne cesse de faire réagir les internautes. La dernière réaction en date est celle du professeur Ludovic Comeau Jr qui prend à contre-pied la position de son ami Amary Joseph Noel qui, lui, défend bec et ongles le journaliste Numa.

Bonne lecture à vous.

Au Professeur Amary Joseph Noël

Du Professeur Ludovic Comeau Jr

Pièce jointe: audio de l’opinion du journaliste haïtien Valéry Numa sur le phénomène du viol

Bonsoir Amary,

Ce fut avec joie que je te revis le mercredi 23 janvier dernier à la manifestation patriotique organisée par GRAHN-Monde et GRAHN-Haïti (Groupe de Réflexion et d’Action pour une Haïti Nouvelle) au Ciné Triomphe à Port-au-Prince. Cela me remit à l’esprit le temps où, à la fin des années 1980, toi et moi travaillions au ministère de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports.

En 1991, je voyageais aux É-UA pour des études supérieures. Revenu au pays 6 ans plus tard, j’ai professé non plus comme éducateur, exclusivement, mais comme économiste, ce qui, autant que je me souvienne, n’a pas permis à nos chemins de se croiser à nouveau. Et puis, au tout début de 2001, l’évolution de la situation nationale me fit décider d’émigrer aux États-Unis, au moins pour un temps… J’y vis encore, mais avec des visites de plus en plus fréquentes et longues en terre natale. Te revoir il y a quatre mois au Triomphe m’a fait comprendre que tu étais resté au pays, poursuivant ton sacerdoce dans l’éducation.

Toute cette réminiscence me sert à dire que c’est au nom de notre collaboration quand nous étions à l’aube de nos carrières respectives il y a une trentaine d’années, au nom de ton remarquable parcours d’éducateur et de citoyen engagé (CONASCH, CHAR, GRSDN), et aussi au nom de la bonne image que j’ai gardée de toi, que je t’écris aujourd’hui pour exprimer mon étonnement peiné de la position que tu viens d’exprimer dans le remous qu’a provoqué le journaliste bien connu Valéry Numa en émettant une opinion qui n’est rien moins qu’une apologie – défense, éloge, je n’ose dire plaidoyer – du phénomène monstrueux et inhumain du viol (kadejak).

Il est vrai que je n’ai eu accès qu’à moins de 3 minutes de la conversation où il assénait sa sentence. D’aucuns pourraient arguer que je n’ai pas assez de contexte pour fustiger la position de M. Numa. Mais les propos qu’il a tenus dans ce bout d’enregistrement sont si clairs et explicites que je ne peux imaginer qu’il puisse exister aucune autre partie de la conversation qui justifierait la teneur dudit bout.

Je suis d’accord avec toi qu’il ne sert à rien d’insulter les autres, ni d’assommer une fois pour toutes un être humain – créature de faiblesse que nous sommes – qui a commis une erreur, même sinistre. Il faut toujours laisser à l’autre une chance de repentance, pour peu que le désir de rédemption soit présent. Errare humanum est, diabolicum perseverare – il est humain de se tromper, diabolique de persévérer dans l’erreur…

Mais je suis inconfortable avec ta défense apparemment inconditionnelle de monsieur Numa, qui a ouvertement justifié le viol par la faute de tout autre que du violeur lui-même. Et il a émis son effrayante opinion avec autorité, interrompant son interlocuteur péremptoirement pour lui intimer que c’est un « bagay très sérieux » qu’il lui disait là.

Encore plus scandalisant, M. Numa pointe du doigt les tenues suggestives ou sexy des femmes, comme cause supposément COMPRÉHENSIBLE des actes de viol commis sur elles. Comme pour dire qu’en se faisant séduisantes, ces… femelles avaient bien cherché la profonde et dégradante souillure que leur a infligée l’acte odieux du viol qui, par ailleurs, constitue pénalement un crime.

Et de persister : quand un homme voit une femme en tenue suggestive, prétend M. Numa, l’homme en question, s’il est ‘normal’ doit-on supposer, subit une « poussée d’adrénaline », et – pauvre diable ! – « le viol devient un réflexe irrésistible »… Ainsi, faut-il ajouter en suivant M. Numa jusqu’aux dernières conséquences de son alarmante hypothèse, sinon de son axiome, comment accuser le malfaiteur déviant – pardon, le violeur supplicié par des pulsions irrésistibles – si les terminaisons nerveuses du sympathique se mettent en branle et dans tous leurs états, transformant ledit supplicié en victime ‘adrénalique’, et non plus en créature qui s’est ravalée au niveau de la bête ?

Et d’illustrer, en prenant pour exemples « medàm k al fè spò »… Vu les tenues qu’arboreraient ces soi-disant sportives, tenues honteusement provocantes semble-t-il, se pa nan spò medàm sa yo vini vreman, se gason yo vin chèche.

Conclusion logique que M. Numa n’avait pas besoin de tirer pour nos consciences abasourdies : sa vakabòn kalèz kò sa yo pran, se pa yo… À croire qu’il faille craindre que les salles de sport ne se transforment en hauts lieux d’agressions sexuelles justifiées. On croit rêver !

Dès lors, Amary, je ne conçois pas que tu aies entrepris de protester contre une critique adressée à M. Numa, sans mot dire sur son opinion à faire maudire l’âme la plus innocente. Non content d’ignorer le point de vue ignominieux qui valut à M. Numa les foudres en question, tu t’es attaché à vanter les mérites de ce dernier, allant jusqu’à recommander qu’une note d’excuse lui soit envoyée parce qu’on a osé le critiquer.

Wow… J’aurais conçu ta demande si, en même temps, l’éducateur en toi avait dénoncé les graves errements de M. Numa et exigé de lui qu’il adresse, aussi, des excuses à nos mères, nos sœurs, nos filles, ainsi qu’à tous les autres membres féminins de nos cercles familiaux, professionnels et sociaux, bref de la nation.

Amary, ton silence sur cette affaire de viol banalisé, alors que tu montes une défense vigoureuse et élogieuse du ‘banalisateur’, est douloureusement assourdissant pour moi. Est-ce un reflet du désarroi moral dans lequel notre société malmenée depi dik dantan semble perdue ? On me rapporte qu’il arrive que des écoliers s’adonnent à la fornication en pleine salle de classe, en l’absence d’un enseignant qui n’est pas venu délivrer son cours…

La normalisation du viol est-elle donc une nouvelle réalité au pays ?

Parlant de « réflexe irrésistible », pour emprunter le mot de M. Numa, qu’en est-il de cet autre réflexe, irrésistible aussi mais sain, et beau, ce je-ne-sais-quoi qui fait qu’un homme se sent subitement captivé par une femme, sans vraiment savoir depuis quand ni comment, et qui le fait courtiser l’être aimé, assidûment s’il le faut, jusqu’à la faire tomber d’amour à son tour ? En est-on au stade de contourner tous ces chichis qui font perdre du temps, pour passer au viol directement, cru ou déguisé ?

Et si ce sont les tenues provocantes des femmes qui les rendent coupables d’avoir suscité leur propre viol, qu’en est-il des hommes qui violent des vieilles femmes, des religieuses en tenue on ne peut plus rébarbative, des petites filles, et même des cadavres de femmes mortes, et j’en passe ?

Qu’en est-il de l’esprit tortueux et malade du violeur, ce prédateur dérangé qu’il est scandaleux d’excuser ?

Pourquoi, lorsqu’on est directeur d’opinion comme M. Numa, émettre une opinion si dévastatrice pour les toutes dernières jeunes femmes (des étudiantes, Amary) qui, surmontant leur dégoût et leur désarroi, ont pris leur courage à deux mains pour révéler comme elles ont été souillées dans leur intimité la plus chère, témoignant ainsi pour des milliers d’autres femmes que le viol a meurtries à jamais ? Que dis-je milliers d’autres, quand il faut sans doute multiplier ce chiffre par cent pour avoir le nombre véritable des violées de notre société égarée, qui a perdu sa voie… Trop c’est trop!

Je disais tantôt qu’il faut toujours laisser à l’autre une chance de repentance, pour peu que le désir de rédemption soit présent. Je veux espérer que la rédemption soit possible, non seulement dans ce cas précis, mais pour toute notre société, où l’approche du viol récriminée ici n’est peut-être pas aussi rare chez l’élément masculin que l’on eût souhaité. Errare humanum est, diabolicum perseverare…

Bien à toi,

Ludovic

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Ludovic Comeau Jr, Ph.D.

Professeur d’économie (DePaul University)

Président de GRAHN-USA

Vice-président à GRAHN-Monde

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